Éduquer aux compétences émotionnelles en contexte numérique
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Emojis, émotions et culture numérique : le projet Emoteens

Oct 29, 2025 | Émotions et Réseaux, Emotions et Sexualité

Diffusée en mars 2025, la mini-série britannique Adolescence a relancé les débats sur les violences entre jeunes et sur l’influence des sous-cultures numériques.
Dans une scène marquante, un père policier interroge son fils collégien sur le meurtre d’une adolescente. Le garçon lui explique qu’un simple emoji – une pilule rouge 💊 – peut, dans certains cercles en ligne, devenir un symbole de harcèlement ou de domination masculine.

Ce dialogue révèle un décalage générationnel… mais surtout, la puissance émotionnelle et polysémique des emojis. Ces petits signes visuels condensent, orientent et amplifient les affects dans la communication numérique.

Le projet EmoTeens

À partir de ce constat, cinq étudiants du Master Pratiques numériques en éducation (Université de Lorraine), sous la direction de Nolwenn Tréhondart, ont conçu le projet EmoTeens, en lien avec le groupe de travai GtNum FeelNum.
Leur objectif : aider les adolescents à décoder la pluralité des sens des emojis et à développer leurs compétences émotionnelles face aux plateformes numériques.

Durant le premier semestre, les étudiants ont exploré plusieurs notions théoriques :

  • Le digital labour, ou le travail invisible produit par nos interactions en ligne ;
  • Le travail émotionnel, qui désigne la manière dont les plateformes exploitent nos affects ;
  • Le web affectif, où les émotions deviennent moteur de l’engagement et de la viralité.

Sur cette base, une séquence pédagogique en quatre séances a été élaborée, puis testée dans trois collèges lorrains, dont un en REP+. L’expérimentation a combiné discussions, analyse d’images, dialogues simulés et enquêtes.

Ce que les élèves en disent : un langage social et codifié

Les premiers résultats montrent que les élèves perçoivent les emojis comme des raccourcis expressifs, utiles pour compenser l’absence de ton ou de gestes dans les échanges numériques :

« Quand on parle, on a l’intonation, le visage. Dans une phrase, on ne sait pas, on n’a pas le visage ni la voix », explique un élève de 6e.

Les usages varient selon les contextes :

  • Entre amis, les emojis traduisent l’humour ou la connivence.
  • En famille, ils expriment surtout l’amour et l’affection.
  • Dans le groupe classe, certains signes sont évités, jugés « gênants » (comme les cœurs ❤️).

Les adolescents parlent de véritables codes sociaux implicites : un emoji peut affirmer son appartenance à un groupe ou au contraire signaler une distance.
Les filles, plus attentives à la présence d’emojis, y voient souvent un signe d’engagement affectif ; certains garçons, eux, les évitent pour ne pas paraître « trop expressifs ». Ces usages révèlent la dimension genrée des émotions dans la culture numérique.

Expérimenter, créer, réfléchir

Les séances ont aussi permis de jouer avec le langage des plateformes.
Sur Prankshit, une application simulant des conversations sur Snapchat ou WhatsApp, les élèves ont rédigé des dialogues en emojis selon divers contextes : ami, famille, ennemi, groupe classe.
Ils ont constaté que les emojis peuvent :

  • préciser une intention (humour, colère, affection),
  • amplifier une réaction (répéter des cœurs ❤️❤️❤️ ou des colères 😡😡),
  • ou raconter une scène entière (🥊 + 😈 = bagarre).

L’exercice s’est prolongé par une enquête créée par les élèves auprès de leurs proches. Les réponses confirment un écart générationnel : les adultes utilisent moins d’emojis, et de manière plus littérale. Les jeunes, eux, les conçoivent comme un langage émotionnel codé, permettant d’éviter les malentendus et d’affirmer leur identité numérique.

Enseigner les émotions à l’ère des plateformes

Le projet EmoTeens invite à relier éducation émotionnelle, éducation critique aux médias et citoyenneté numérique. En questionnant la signification des emojis, les élèves apprennent à identifier leurs émotions, à comprendre celles des autres et à réfléchir aux logiques de captation affective des plateformes. Un podcast sous forme de web série est né de cette expérimentation pédagogique.